Bruce G. Trigger

Date d’attribution du prix: 
2007
Bruce G. Trigger

J’écris pour proposer Bruce Trigger à la plus haute récompense décernée par l’archéologie canadienne, le prix Smith-Wintemberg. Je le fais d’un cœur lourd, bien sûr, à cause de son récent décès à un âge si jeune, et de celui de son épouse Barbara si peu de temps après. Bruce était à de nombreux titres notre point de repère : il a fait entrer l’archéologie au sein de la société au sens large, non seulement dans le public canadien, mais sur la scène mondiale ; il était notre meneur pour plaider en faveur du « juste milieu » créatif en matière de théorie archéologique tout en se faisant l’architecte critique de la théorie de l’évolution sociale ; c’était un historien perspicace de la discipline ; il était notre guide le plus important pour comprendre le pouvoir de la connaissance archéologique et de nos responsabilités sociétales dans l’utilisation de cette connaissance. Et bien qu’il fût un égyptologue qui avait élargi ses recherches au point d’y inclure des analyses interculturelles de la nature des civilisations anciennes, il était aussi notre autorité de premier plan sur l’ethnohistoire et l’archéologie des cultures autochtones dans le nord-est de l’Amérique du Nord. Une véritable figure de la Renaissance. C’était tout simplement l’archéologue le plus influent du XXe siècle.

Nombre de ses aptitudes et de ses rôles ont eu des impacts exceptionnels et importants sur l’archéologie canadienne. Ses arguments en faveur du « juste milieu », par exemple, émanant de l’un des instituts de recherche les plus influents du pays, semblent avoir conforté la résistance de nombre d’archéologues canadiens envers les perspectives exclusives, et ont de fait représenté une force contre ce que Jane Kelley a appelé le « présentisme » disciplinaire, qui considère que tout ce qui a plus de cinq ou dix ans n’est plus digne d’être cité. Tout en examinant toujours soigneusement les nouvelles hypothèses théoriques, le juste milieu théorique auquel tenait Bruce et son insistance à appliquer la théorie aux données dans son propre travail ont résulté en la plus remarquable érudition jamais vue en archéologie canadienne. La façon dont il employait de multiples corpus théoriques au niveau le plus élevé possible, par exemple, a grandement contribué à son exceptionnelle analyse comparative de sept sociétés anciennes dans Understanding Early Civilizations. Cet ouvrage a définitivement apporté la preuve que le pluralisme théorique représente le meilleur moyen d’envisager la complexité du passé.

Trigger a également amené la recherche canadienne à définir et à comprendre l’archéologie comme faisant partie du monde au sens large. En particulier, même si les archéologues canadiens se s’engagent pas ouvertement dans des perspectives théoriques, nombre d’entre nous ont été incités par Bruce à apporter à nos textes une conscience aiguë du pouvoir et de la responsabilité qui accompagnent la production des connaissances archéologiques. Non seulement avait-il de solides convictions politiques sur des sujets contemporains, tels que celui de savoir à qui appartient le passé, mais il a montré de quelle façon l’archéologie, tout au long de son histoire, a été incapable de s’affranchir totalement des biais politiques. Le thème central de l’un de ses plus grands ouvrages, A History of Archaeological Thought, le plus grand best-seller des Cambridge University Press en archéologie et qui en est aujourd’hui à sa seconde édition considérablement révisée, est l’analyse des contextes sociaux et politiques dans lesquels la théorie archéologique s’est développée et déployée. Dans la même veine, il mettait vivement en garde les Canadiens et leurs voisins contre le fait que la recherche et l’interprétation archéologiques pouvaient être utilisées pour renforcer les préjugés à l’encontre des peuples autochtones du Canada. Il s’efforçait de contrer ces tendances. Dans deux de ses ouvrages les plus fréquemment cités, Les enfants d’Aataentsic et Les Indiens, la fourrure et les Blancs, il associait à sa façon unique l’histoire, l’ethnographie et l’archéologie pour faire parler les peuples autochtones de leur propre voix et rendre ses analyses attrayantes pour tous les Canadiens qui pensent. C’est pour ces raisons que ses travaux ont eu une influence importante hors des cercles universitaires et bien au-delà du Canada. Son activisme contre les musées canadiens, en soutien au boycott de l’exposition « The Spirit Sings » par les Premières Nations en 1988, a contribué à faire prendre conscience aux cercles académiques conservateurs que la société canadienne faisait bien peu pour résoudre les problèmes économiques, sociaux et politiques auxquels étaient confrontés les peuples autochtones. Pour ses travaux pionniers et ses prises de position éthiques, Trigger fut adopté, en tant que membre honoraire, par le Clan de la Grande Tortue de la Confédération Wendat, honneur qu’il évoquait souvent en disant qu’il était le plus significatif pour lui. Les dernières années, Bruce travaillait avec Eldon Yellowhorn, premier Autochtone ayant obtenu un doctorat en archéologie au Canada. Eldon est parti enseigner à l’Université Simon Fraser et est un porte-parole avisé au service d’une archéologie de l’intérieur qui se fondera sur les traditions culturelles autochtones et les traditions orales pour étudier l’histoire locale, en cherchant leurs reflets dans les traces archéologiques.

En tant que l’un des éditeurs des « mélanges » en son honneur, The Archaeology of Bruce Trigger : Theoretical Empiricism, j’ai remarqué un oubli flagrant dans la liste de ses distinctions et de ses prix. Alors qu’il a reçu la bourse et la médaille Innis-Gérin de la Société royale du Canada, la médaille Cornplanter de la recherche iroquoise, le prix Victor Barbeau et le prix Léon-Gérin, cinq doctorats honorifiques, de nombreuses invitations à prononcer des conférences, de nombreux prix prestigieux pour ses publications, le Lifetime Achievement Award de la Society for American Archaeology, et une nomination au titre d’Officier de l’Ordre du Canada, sa propre association nationale de recherche, l’ACA, a omis de l’honorer. Je sais, d’après mes discussions avec lui, qu’il aurait accordé de la valeur à un prix de l’Association canadienne d’archéologie en raison de son dévouement au Canada, et de son engagement sans faille envers la nation, ayant décliné de nombreuses propositions d’aller enseigner ailleurs dans le monde. C’était vraiment un grand archéologue canadien et il mérite le plus grand honneur que puisse lui décerner notre organisation nationale.

Sincèrement vôtre,

 Ronald F. Williamson, Ph.D.

30 avril 2007