J. Norman Emerson

Date d’attribution du prix: 
1978
J. Norman Emerson
J. Norman Emerson
J. Norman Emerson

Le décès de J. Norman Emerson à Toronto le 18 novembre 1978 a attristé ses nombreux amis et nous a privés d’une importante force intellectuelle qui a joué un rôle essentiel dans la création de la tradition particulière de l’archéologie canadienne. Indéniablement, sa mort marque la fin d’une époque.

Né le 13 mars 1917, fils d’un électricien, Norman a grandi à Toronto ; il a suivi sa scolarité à l’école publique de Rose Avenue avant d’intégrer la prestigieuse University of Toronto Schools, où il est resté de 1932 à 1936. Là, il n’a pas seulement réussi sur le plan universitaire ; il est aussi devenu un escrimeur accompli, qui a remporté plusieurs médailles. Il est passé ensuite à Trinity College, de l’Université de Toronto, entre 1936 et 1940 où il s’est spécialisé en sociologie et a obtenu les meilleures notes à la fin de sa dernière année. Dès le premier cycle, Norman avait pris ses distances avec ses origines « wasp ». Il dirait plus tard : « Dès l’âge de vingt ans, malgré la popularité grandissante du groupe d’Oxford, je me suis dissocié de l’Église anglicane pour avoir plus de temps pour aller skier ».

Les étés 1938 et 1939 semblent avoir eu une influence indélébile sur l’avenir de Norman. À ce moment, il suivait sa première formation en archéologie sous la direction de Philleo Nash, qui fouillait le site de Pound, au sud-ouest de l’Ontario, pour l’Université de Toronto. Cette expérience l’a visiblement incité à changer de spécialisation universitaire, et a constitué la base de sa première publication (1939) intitulée, de manière tout à fait novatrice, Digging Up the Past with Grapefruit Knives (Fouiller le passé avec des couteaux à pamplemousse). En septembre 1939, Norman a également accompagné Kenneth E. Kidd lors de l’expédition archéologique de Rock Lake, dans le Parc Algonquin ; ils ne ressortirent de leur isolement que pour apprendre que la Seconde Guerre mondiale venait d’éclater.

Norman, pour sa maîtrise, intégra un programme d’anthropologie à Toronto, en 1941, mais il avait déjà élargi son expérience de terrain au niveau international. Durant les étés 1940 et 1941, il avait supervisé deux fouilles de tertres sur le site de Kincaid, en Illinois, pour Fay Cooper Cole de l’Université de Chicago. Norman décida finalement de faire son doctorat sous la direction du docteur Cole, bien qu’on lui ait offert des bourses d’études à Yale, à Harvard et en Pennsylvanie.

La vie de Norman prit une autre dimension en 1943. Il termina son doctorat et épousa Ann Elliot, de Buda, Illinois, le 16 janvier. Ils eurent trois enfants. Cette année-là, Norman fut également incorporé dans les forces armées canadiennes. Il dira plus tard qu’il « avait servi sans se distinguer à la “bataille de Petawawa” en tant que sergent-chef affecté à la sélection du personnel combattant ».

En 1946, Norman fut embauché par le professeur Thomas F. McIlwraith à un poste de chargé de cours du Département d’anthropologie de l’Université de Toronto. Cela inaugurait les trente années que dura « l’école Emerson », qui s’est distinguée par la formation d’archéologues canadiens et sa façon de stimuler l’intérêt public pour l’archéologie. Entre 1946 et 1967, il a connu de grandes réussites. En tant que directeur des Études archéologiques, il a lancé des sondages et des chantiers de fouilles ; il a développé les laboratoires d’archéologie de l’Université, a fondé l’Ontario Archaeological Society (1951) et a créé des chantiers écoles en archéologie (Pic River, 1960 ; Cahiagué, 1961-1967). Cependant, après son congé sabbatique de 1968, Norman trouva ses responsabilités universitaires de plus en plus restreintes.

Comme l’indique la longue liste, de près de cinquante expéditions, de ses chantiers de fouilles, les centres d’intérêt de Norman couvraient de nombreux secteurs de l’Ontario. Il était spécialiste du  Sylvicole intermédiaire et inférieur, et son attachement particulier pour les sites de Kant, Ault Park et Cahiagué est visible. Son point fort était l’étude des Iroquois de l’Ontario, et bien qu’il n’ait jamais rédigé son livre sur l’archéologie des Hurons, sa thèse de doctorat (1954) et ses articles subséquents (de 1955 à 1968) représentent un savoir considérable. Il est encourageant de constater que plusieurs de ses étudiants ont continué à étendre ses recherches de prédilection.

En 1973, les recherches de Norman s’orientèrent vers les aspects psychologiques et intuitifs de l’archéologie. Ce domaine l’intéressait depuis longtemps, ainsi que le savent ceux qui se rappellent ses histoires de fantômes de l’île Sheed et de Cahiagué, ou ses cours sur la poterie où il introduisait de la psychologie ; il trouvait l’archéologie intuitive passionnante et crédible, et que c’était une question essentielle à explorer. Ses nombreux articles sur ce sujet témoignent de l’énergie prolifique qu’il a consacrée à cette nouvelle voie de recherche.

Mais Norman est mieux connu comme professeur. Il emmenait ses étudiants sur le terrain avec lui. N’ayant souvent que des budgets étriqués, des bénévoles et des classes nombreuses de premier cycle, il trouvait que les sites iroquois étaient l’idéal pour apprendre les principes de base de la fouille et pour mettre en pratique la philosophie du « apprendre en faisant ». Il avait également innové en procédant à des fouilles « massives », en faisant venir des bulldozers pour enlever la terre accumulée, et en utilisant des piquets de couleurs différentes pour marquer les caractéristiques des structures pour une meilleure compréhension visuelle des palissades ou des maisons longues. En tant qu’enseignant, Norman préférait les techniques informelles, et il fut certainement l’un des premiers au Canada à encourager autant les femmes que les hommes dans les études archéologiques.

Au fil des ans, Norman a reçu de nombreux honneurs. Pour ce qui est des organisations professionnelles, il disait : « Je n’ai jamais été quelqu’un qui se joint aux organisations, je suis plutôt un fondateur… je suis également appliqué quand il s’agit d’assister aux séances, mais je ne recherche pas les fonctions ». En tant que fondateur, Norman a mis sur pied l’Ontario Archaeological Society en janvier 1951, lui a servi sans cesse de conseiller à la recherche, et en fut élu président en 1970. Il a également été rédacteur durant cinq ans de « New Pages of Prehistory » dans la revue Ontario History, créant ainsi un précieux organe de liaison entre les historiens et les archéologues de l’Ontario. En 1968, il devint président-fondateur de l’Association canadienne d’archéologie et en fut élu président en 1975-1976. Sa santé déclinante l’obligea à renoncer à cette dernière fonction. L’ACA, cependant, l’honora en avril 1978 en lui décernant la médaille Smith-Wintemberg pour ses contributions exceptionnelles à l’archéologie canadienne.

Ses nombreux amis se souviennent de sa profonde humanité, de sa chaleur communicative, de ses peintures à l’huile aux vives couleurs, de l’intelligence de ses mouvements aux échecs et de sa façon inimitable de jouer de la guitare et de chanter autour des feux de camp. Il a réussi dans toutes ses entreprises de la manière la plus accomplie, et il est très triste que cet homme, qui aimait la vie et la vivait si pleinement, ait dû passer ses deux dernières années d’existence à l’hôpital après une série d’opérations et une attaque invalidante.

En tant que première personne à avoir établi un programme sérieux pour former des archéologues canadiens au Canada, et en tant qu’homme pour qui les gens passaient avant tout, Norman va beaucoup nous manquer.

W. C. Noble

McMaster University

(Légende de la photographie)

J. Norman Emerson a participé à deux expéditions en Arctique, au nord-ouest de la baie d’Hudson, une première fois en 1954, puis en 1955. Photographie publiée avec l’aimable permission de John Reid, collection du Département d’anthropologie, Université de Toronto (auparavant publiée dans le Journal canadien d’archéologie, vol. 3, pp. 240-244).