Harlan I. Smith

Harlan I. Smith
Harlan I. Smith

On peut trouver l'essentiel de la vie de Harlan I. Smith dans le Who's Who in America et dans d'autres livres de référence de ce genre, mais cela ne suffit pas à se faire une idée de l'homme qu'il était. Quand on l’avait connu, on ne l’oubliait jamais.

C'était au mois d'octobre 1923 et le soleil chauffait. Je grattais le sol noir et sec d'un amas de coquilles près d'Esquimalt et je ne trouvais que quelques objets car les dépotoirs de la côte Ouest sont connus pour leur avarice. J'entendis une voix amicale me dire: « Et tu t'intéresses aussi aux Indiens morts? » Je levai les yeux vers un grand barbu qui descendait sans effort la pente à ma rencontre. « Qu'est-ce que tu trouves? » « Pas grand chose » et je lui montrai du doigt les quelques spécimens que j'avais mis de côté. « Mais je n'y suis que depuis une trentaine de minutes ». « Et qu'est-ce qu'elle a, celle-ci? » demanda-t-il en se penchant pour ramasser une belle pointe taillée juste devant mes pieds qu'il glissa dans sa poche. C'est cette première rencontre fortuite avec « Harlan I. » qui marqua le début d'une association étroite et prisée qui ne se termina qu'avec son décès en 1940. Au début, ramasser des artefacts et d'autres témoins moins évidents de la vie des autochtones était un passe-temps qui devint sa profession. Dans sa jeunesse, près de Saginaw, il ramassait des artefacts indiens de pierre et de céramique, et ainsi il acquit une connaissance de l'archéologie de la vallée de la rivière Saginaw. À l'âge de 19 ans, il réalisa que l'archéologie pouvait être plus qu'un simple passe-temps et il se plongea dans la recherche scientifique.

Pendant les trois années suivantes, il mena une vie incroyablement active et incessante, car il était à la fois assistant au Musée Peabody à Harvard, étudiant à l'université du Michigan, responsable des collections anthropologiques du musée de cette université et responsable des expositions anthropologiques de l'Exposition universelle de Chicago. Et pendant cette même période, il réussit à diriger trois terrains: en 1891 avec le professeur Putnam au site Madisonville en Ohio; en 1892 sur plusieurs autres sites en Ohio; et en 1893 il fouilla des monticules près de Madison au Wisconsin!

Il obtint un poste à l’American Museum of Natural History en 1895 et il y demeura jusqu'en 1911 lorsqu'il se rendit à Ottawa en tant qu'archéologue pour le gouvernement du Dominion, poste qu'il occupa jusqu’à sa retraite en 1937.

Il n’est pas resté inactif à ce poste permanent. À New York, comme à Ottawa, il partageait son temps entre plusieurs projets archéologiques différents: il donnait des conférences au New York Board of Education; il donna une série de conférences sur le thème de l'évolution de l'industrie au Pratt Institute à Brooklyn; il publia des rapports détaillés sur ses fouilles aux États-Unis; il assuma le rôle d'archéologue au sein de l'Expédition Jesup (1897-1902). Il organisa des conférences hivernales pour écoliers au Musée national du Canada, conférences qui, trente ans plus tard, continuent toujours avec une assistance croissante. Il fut le premier membre du personnel du musée et l’un des premiers en Amérique à utiliser la cinématographie pour enregistrer les modes de vie des Autochtones d'aujourd'hui, principalement en Colombie-Britannique et dans les provinces des Prairies.

Pendant les années 1920, il tourna son attention vers la restauration de mâts totémiques qui étaient sur le point de disparaître à tout jamais. Il écrivit, pendant la guerre 1914-1918, sur les activités d'un musée pendant une guerre et

il démontra comment une telle institution pouvait contribuer à l'effort national pour la victoire. Imaginez, si vous le pouvez, comment il se sentirait aujourd'hui s'il savait que le musée auquel il consacra une bonne partie de sa vie avait fermé ses portes!

Un autre aspect de l'anthropologie à laquelle il consacra beaucoup de temps fut la compilation d'une série de motifs autochtones dans l'espoir de les voir utilisés par les manufacturiers canadiens et aussi d'encourager et de stimuler l'artisanat autochtone, car il ne s'intéressait pas seulement aux indiens « morts » qui témoignèrent de notre première rencontre. Il avait entrepris des études détaillées du mode de vie et de l'environnement des Bella Coola et des études un peu moins complètes chez les Carriers et les Chilcotins. Le monument qui marque le mieux son dévouement est « l’Archaeological File », banque de données sur les sites archéologiques. Il consiste en 11 classeurs de quatre tiroirs pleins à déborder de renseignements détaillés sur l'archéologie canadienne; une ressource sans pareille au pays. On y trouve les données de base sur toutes les phases de l'archéologie du Canada, pour tous les districts, pour tous genres d'artefacts.

Son enthousiasme était sans limites. Alors qu'il n'était plus un jeune homme, il transporta de lourds fardeaux de plâtre de Paris sur son dos pendant des miles, à travers la dense forêt de la côte de la Colombie-Britannique, afin de faire des moulages des pétroglyphes qui s'y trouvent, tout en se demandant si ceux-ci allaient jamais servir, mais toujours convaincu qu'ils devaient être enregistrés. Car « enregistrer les faits » était une autre de ses passions, et il prenait toujours des notes très détaillées sur chaque spécimen, toutes ses photographies, toutes ses observations. Il n’y a peut-être qu’une seule chose qui surpassait son enthousiasme, c'était son intolérance absolue pour la bureaucratie et les stupidités inhérentes à celle-ci. Ses histoires de bureaucrates sont légendaires!

Mais personne n'est immortel, même si son travail ne peut l'être. Tous ceux qui l'ont connu ont été attristés par sa mort, mais en même temps ils trouvent consolation du fait qu'il a créé une base solide pour sa science dans un nouveau pays; voilà un privilège que les dieux n’offrent qu'à une petite poignée de personnes et encore-là, peu en prennent avantage.

Douglas Leechman
Musée national du Canada

Nous tenons à remercier Madame Geneviève Eustache et Monsieur Louis Campeau du Musée canadien des civilisations pour les photos de Harlan I. Smith.

La traduction est de Jean-Luc Pilon, Musée canadien des civilisations.

Le texte original fut publié en anglais dans le Canadian Field-Naturalist, vol.56:114, 1942.